Cette vie que j'avais envie de boire, toute entière. La faire grandir en moi et grandir avec elle. Une histoire comme un enfant qu'on porterait, dont on ne voudrait jamais accoucher. Juste l'aimer, pour ce qu'elle promet d'être, pour ce qu'elle est aussi. Il y avait tant à faire, tant, tant. Et puis, avoir cette peur de ne pas être à la hauteur. Ne pas être celle qui pourtant célèbre déjà la victoire, d'avoir atteint le plus important sans encore en avoir vu l'esquisse, le brouillon. Pierre était là. Complètement là, il montait dans ce bus. Celui qui se frayait un chemin entre les avions, ces issues de secours. Aurore, qui tremblait. Et moi, qui attendais. Et j'aimais tant cette attente. Attendre d'embarquer. Tendre son billet, ne même pas regarder la piste qui s'éloigne. La France qui s'efface. Qui s'oublie. Le bus s'est arrêté. Un avion décollait plus loin. J'entendais des rires et faisait exploser le mien. Me confondre. Me mêler. Nous avons fini par tous nous échapper, courir vers l'escalier en fer. Et j'ai pensé à cette phrase d'Yves Simon :
« Alors nous détalerons comme des zèbres d'Afrique, vers d'autres continents, lâchement, sans regret ni regard, avec seulement l'ardeur dans les muscles, de vouloir vivre encore ».
Et c'était cela. Nous étions tous des zèbres. Nerveux et vifs. Pleins de cette histoire qui allait s'écrire encore. Dont nous allions faire partie, qui allait nous prendre entièrement, nous faire admettre ce que nous sommes et qu'il ne fallait pas rejeter ni même regretter. Sauvages, parce que dévorés par le temps. Blessés, mais survivants. Parce que nous avions tous souffert sûrement. Et que partir c'était s'arracher à tout cela. La vie allait nous envoler. Au dessus des terres françaises, nous faire imaginer les continents, ceux qui nous étaient inconnus, que je désirais secrètement. Ces pays aux frontières mille fois franchies, surpeuplés et pourtant certains désertés. Je les faisais vivre en moi. Et je continue de le faire. Habitée par eux, vivante grâce à eux. Fuir. Parce qu'il était temps de le faire, que ça n'était pas être lâche que de vouloir vivre, reprendre ailleurs, mieux, plus fort, plus sincèrement.